Exactions à Ethe : samedi 22 août

Dès le début des hostilités, la maison du docteur Dordu avait été transformée en ambulance.

Le 22 au matin, c’est là que le docteur Chon, médecin-major de 2ème classe du 14ème hussards, installe un poste de secours.

Il y est accompagné du médecin aide-major Levesque, du maréchal des logis Huet, sous-officier infirmier, de deux soldats infirmiers, Guérin et Léger, d’un conducteur, le soldat Boutruche et de deux cavaliers ordonnances, Moutard et Fourmond.

Deux blessés y sont aussitôt amenés : le maréchal des logis Devaux, atteint de fracture du crâne, et un uhlan ayant une jambe cassée. Mais la bataille ne tarde pas à s’engager et les blessés, tant français qu’allemands, arrivent nombreux au poste de secours. Les docteurs prodiguent indistinctement leurs soins à ces malheureux.

Vers 13 heures, le poste est visité par l’ennemi. L’officier qui commande la patrouille, après avoir interrogé les blessés allemands, laisse les deux majors à l’ambulance, mais prend avec lui le reste du personnel.

Un peu plus tard, il faut évacuer la maison vers la sortie du village, dans la direction de Virton. Passant devant la ferme de Félix Allard, le docteur Chon reconnaît parmi les victimes des exécutions, ses infirmiers porteurs du brassard de la Croix-Rouge!

A ce moment, un sous-officier achevait à coups de revolver ceux qui remuaient.

Ne se croyant plus en sécurité dans leur maison, sur laquelle les soldats tiraient constamment, tous les membres de la famille Habran cherchèrent un refuge dans le jardin. Les Allemands, vers la fin de l’après-midi, les découvrirent et les firent passer un à un du jardin dans la rue par l’écurie. Quand Camille HABRAN, 24 ans, parut, un officier lui tira à bout portant un coup de revolver qui lui fracassa la tête.

Les habitants de la partie du village appelée « Château-Cugnon », sise au-delà du chemin de fer, furent les premiers à voir les Allemands le samedi matin et à souffrir de leurs cruautés.

La rue Château Cugnon

La rue Château Cugnon

La route d’Etalle vient, en effet, se greffer sur la rue du Château-Cugnon, et c’est par-là que le 50ème régiment allemand, avant-garde de la 10ème division, s’infiltra petit à petit dans la localité.

L’épouse Léon Marchal, Azélie SERVAIS, 37 ans, habitant une des dernières maisons de ce quartier, s’était réfugiée dans sa cave avec sa mère, la veuve Servais, et ses deux plus jeunes enfants, Victor et Pierre.

Lorsque la maison prit feu, la cave n’étant pas voûtée, il fallut se sauver. L’épouse Marchal voulut fuir par le jardin, avec ses enfants, mais au moment où elle passait par la fenêtre, elle fut atteinte d’une balle.

Son voisin, Alexis Kariger, l’entendit appeler au secours et gémir; il la retrouva à l’état de cadavre. Son mari fut une des victimes de l’hécatombe du « Ruau », le lundi suivant, de sorte que leurs trois enfants en bas âge restèrent orphelins.

Le "ruau"

Le « ruau »

Quant à la mère d’Azélie Servais, Margueritte JACQUEMIN, 71 ans, elle ne put fuir à temps et ses vêtements prirent feu. Le lendemain, Albert Thiry et Joseph Collin, chargés de relever les blessés, la trouvèrent dans la maison voisine, chez Dumont-Baltus, où elle était parvenue à se traîner.

Elle était presque sans vêtements, ceux-ci ayant été brûlés, et souffrait atrocement. On la porta dans un drap chez Louis Laurent-Mary, la dernière maison du Château-Cugnon.

Quand l’après-midi les Allemands chassèrent tout le monde dans le bas du village, la vieille Marguerite Jacquemin demeura toute seule dans la maison Laurent, devant laquelle on la retrouva morte le mercredi suivant.

Marthe BAUDRY, 48 ans, habitait presqu’ en face de la famille Servais. Elle se tenait aussi cachée dans sa cave avec une voisine, Laure Dulieu. Celle-ci vit tout à coup Marthe Baudry s’affaisser sur elle-même, puis rester immobile. Effrayée, Laure Dulieu se sauva. On retrouva le corps de la morte carbonisé dans la cave.

Dans ce quartier, trois enfants en bas âge périrent également.
André DUMONT, 18 mois, fut tué par une balle dans les bras de sa mère, et celle-ci fut, par deux fois, blessée. Robert LEDENT, 15 mois, trouva la mort dans les mêmes circonstances. Enfin, la petite Elise BAILLEUX, âgée de 2 mois seulement, mourut probablement de faim, sa mère n’étant plus en état de la nourrir.

Devant fuir avec son mari, la malheureuse femme déposa le cadavre du bébé dans une caisse qu’elle cacha dans la remise de la maison Joseph Baulard, où ils s’étaient réfugiés.

Lorsque le mercredi suivant la mère, devenue veuve, son mari ayant été fusillé, voulut venir reprendre le corps de sa fille, elle le trouva percé de trois coups de baïonnette : à la figure, à la poitrine et au ventre, ces deux dernières blessures au travers du maillot.

Au commencement de l’après-midi les Allemands s’aventurèrent au-delà du pont du chemin de fer et pénétrèrent plus au centre d’Ethe aux environs de l’église.

Dans la rue Grande, un canon français placé un peu plus loin, en face de la rue de la Station, les maintenait à distance.

La rue grande

La rue grande

En arrivant dans ce nouveau quartier, les Allemands y mirent, comme partout ailleurs, le feu. L’école des Sœurs et toutes les maisons voisines devinrent aussitôt la proie des flammes.

Les habitants avaient cherché un abri sous la voûte du chemin de fer, derrière la propriété Dordu, et là se trouvèrent bientôt groupées près de 150 personnes, parmi lesquelles les Religieuses du village.

La supérieure, sœur Euloge, grâce à sa parfaite connaissance de la langue allemande – elle est grand-ducale – parvint à calmer l’animosité des soldats, et ce groupe en fut quitte, ce jour-là du moins, pour les angoisses et la peur.

Dans une des premières maisons incendiées, l’épouse Joseph Baulard, Marie BAUDRY, 47 ans, fut retrouvée morte dans sa cave. On ignore les circonstances de ce décès, son mari ayant été fusillé le lundi.

Un peu plus loin, Gustave DUHAMEAU, 34 ans, domestique du boulanger Joseph Duhameau et François TILLIERE-ALBERT, 66 ans, furent tués à bout portant devant la maison.

Il y eut encore en cette journée du samedi deux dernières victimes. Joseph HENRY-GAVROY, 31 ans, et Joseph SCHLEDER-HABRAN, 27 ans, descendaient de Belmont à Ethe pour y prendre des nouvelles de leurs parents, lorsqu’ils furent arrêtés par des soldats allemands. Tandis que ceux-ci perquisitionnaient dans les premières maisons de la rue Grande, les deux prisonniers crurent le moment opportun de s’esquiver. Mal leur en prit, car ils furent aperçus et des balles les atteignirent. On retrouva le lendemain leurs cadavres sur les marches de l’escalier menant à l’église.

Vers 22 heures les débris de la 14ème brigade française, à peine 500 hommes, prirent la direction de Gomery.

Le reste de la nuit fut relativement calme. Quelques civils se risquèrent au dehors pour relever des blessés et les mettre à l’abri chez eux.