N°850

Déposition faite le bourgmestre Christophe Baulard.

Après la première fusillade qui eut lieu en face du presbytère, j’étais parvenu à me sauver par une petite ruelle derrière le cimetière, et de là j’avais gagné les dépendances de ma maison. Mais j’y fus bien vite découvert, repris et mis à nouveau au milieu des prisonniers.

Un officier nous range, hommes, femmes, enfants et soldats français, contre le pignon de ma maison, nous ordonne de nous coucher tous à terre, fait mine de tirer sur nous, puis nous commande de nous relever. A plusieurs reprises il nous fait recommencer cet exercice. Finalement, on nous met en route dans la direction du « Paquis ». En passant, un soldat allemand achève un blessé français devant la maison d’Eugène Hustin.

Dans notre groupe se trouvait Augustin Choquert-Léger, 68 ans, malade et souffrant de rhumatismes. Il avait déjà échappé à la fusillade du « presbytère », et marchant difficilement, il avait peine à nous suivre. Un soldat lui donna un coup de baïonnette dans les reins, d’autres lui assénèrent des coups de crosse. Finalement, on l’abandonna au bord du chemin. Son fils qui nous accompagnait, et qui allait bientôt être fusillé, ne put même lui porter aucun secours.

Près du poteau indicateur, placé au croisement des routes Ethe-Latour-Gomery, un officier à cheval ordonne aux femmes et aux enfants de se retirer et aux hommes, ainsi qu’aux soldats français, d’entrer dans un enclos, situé à gauche de la route de Gomery, appelé le pré Flamion, du nom du propriétaire. Ceux qui n’y entrent pas assez vite, y sont poussés à coups de crosse.

On nous dispose sur deux ou trois rangs de profondeur, en face d’un peloton d’exécution. L’ officier est toujours là qui rectifie l’alignement la main armée d’un revolver. Il passe une dernière fois devant nous, puis se jette de côté en criant : « Feuer ! » (feu). Les balles sifflent, des cris… des plaintes… Le drame est terminé. Pas un homme n’est debout, tous sont étendus par terre.

Au commandement de l’officier je me suis laissé choir, sans avoir été atteint; mais la plupart des soldats rechargent leur fusil et une seconde salve éclate. Cette fois une balle m’érafle légèrement la tête. Je fais le mort.

Pendant dix à onze heures, je reste là, étendu, sans mouvement. Le moindre geste pourrait me coûter la vie, car les Allemands restent toujours massés sur la route, surveillant le las de cadavres.

Le soir, à la faveur de l’obscurité, je parviens à me relever; d’autres civils et quelques soldats français en font autant. Je vais me cacher dans la cave d’Emile Baulard, rue Perdue, où je passe une partie de la nuit. Mais le feu ayant gagné cette maison, je me sauve dans celle de Louis Laurent, où je rencontre deux soldats allemands. Décidément, je ne suis pas encore en sécurité. Je les bouscule et j’arrive en courant à la maison communale, où je retrouve ma femme et mes enfants qui me croyaient mort.

Voici le nom des dix-huit victimes qui tombèrent au pré Flamion, ou succombèrent à leurs blessures :