N°845

Déposition faite par Madame Servais-Schléder rue Château-Cugnon.

Le samedi matin, aux premiers crépitements de la fusillade, je me réfugie avec toute ma famille dans une chambre de l’arrière-maison, où des voisins ne tardent pas à nous rejoindre. Nous y sommes bientôt une douzaine. Soudain, la porte s’ouvre avec fracas et un officier allemand paraît, brandissant son sabre. Surpris probablement de trouver tant de monde, il ressort précipitamment pour aller quérir du renfort.

Avec nous se trouvait un jeune homme, Marcel Merdenz, parlant fort bien l’allemand. Il rejoint l’officier pour lui dire qu’il n’y a dans la chambre que des civils inoffensifs. L’officier lui répond que tous ces civils doivent sortir, sinon ils seront fusillés. Le jeune homme revient auprès de nous pour nous communiquer cet ordre et nous nous empressons de nous y conformer.

Marcel MERDENZ, 23 ans, sort le premier. A peine a-t-il passé le seuil qu’il est lardé de coups de baïonnette, et, sans même pousser un cri, il tombe près de la porte. Ce que voyant, mon fils Jean-Baptiste SERVAIS, 22 ans, qui le suivait, voulut rebrousser chemin, mais il n’en a guère le temps. Un soldat l’empoigne, l’entraîne dehors, où il est tué. Son cadavre mutilé sera jeté le lundi dans la maison en flammes.

Ce double crime accompli, les bourreaux nous emmènent, hommes, femmes et enfants, en plein champ de bataille, devant l’artillerie allemande, où nous sommes exposés à un double feu. Nous tournons le dos au village, par conséquent aux Français; or, toutes les balles qui nous ont touchés, nous ont atteints en pleine poitrine. C’étaient donc, sans nul doute, des projectiles allemands.

Pour ma part, je reçois deux balles : une à la poitrine, l’autre à la cuisse gauche; mon mari en reçoit une au genou et, malgré sa blessure qui lui occasionne une douleur cuisante, il devra le surlendemain pousser jusqu’à Arlon des canons français. Nous ne sommes heureusement pas blessés mortellement; mais d’autres le furent sous nos yeux.

Henri COLLIN-CLAISSE, 72 ans, fui tué sur le coup. Sa femme, Alphonsine CLAISSE, 53 ans, frappée en pleine poitrine, mourut quelques jours après de sesblessures. Alice PEIGNOIS, âgée de 3 ans, petite-fille des précédents, est tuée aux côtés de sa grand-mère. François TILLIÈRE, 64 ans, tombe également pour ne plus se relever. Ida MARY, 36 ans, épouse Collin, est grièvement blessée. Enfin, je vis aussi un soldat français prisonnier, auquel les Allemands avaient lié les mains derrière le dos, fusillé à bout portant.

Les survivants, blessés ou non, passent la nuit suivante au milieu des soldats, et, le lendemain, ceux-ci nous conduisent avec d’autres civils d’Ethe et de Belmont au « Haut des Rappes ». Ce n’est que le dimanche soir que nous parvenons à nous réfugier à l’école communale où nous recevons les premiers soins qu’exige notre état. L’épouse Collin-Mary y succomba le lendemain à ses blessures, laissant un jeune mari avec cinq petits enfants.