N°849

Déposition faite par Louis Authelet-Claisse.

Le dimanche matin, à la pointe du jour, je sors pour chercher du pain chez le boulanger. En cours de route je rencontre, couché par terre, un officier français blessé qui me supplie de le transporter dans une ambulance. Rentrant chez moi, j’invite deux de mes fils à me suivre, et nous relevons cet officier que nous portons, et bien d’autres après lui, à l’école communale.

Ayant appris que du côté de la gare il y avait encore un grand nombre de blessés, mes deux fils et moi nous nous dirigions dans cette direction, lorsque nous rencontrons une colonne de soldats allemands encadrant déjà des civils et des Français prisonniers. Nous sommes saisis tous les trois avec brutalité et poussés avec nos autres compatriotes vers le centre du village. Au fur et à mesure qu’ils avancent, les soldats, sur l’ordre d’un grand officier roux, enfoncent à coups de crosse les portes, font voler en éclats les fenêtres, pénètrent dans les maisons et en font prisonniers les habitants, après quoi ils mettent le feu à l’immeuble.

Le cortège arrive ainsi à l’école communale. Le colonel entre avec quelques soldats dans l’ambulance qu’il visite de fond en comble. Le nombre des infirmiers – ils étaient une quarantaine – lui semble excessif pour plus de 300 blessés. En conséquence il autorise le docteur Joyeux qui dirige l’ambulance à conserver dix infirmiers et ordonne aux autres de se joindre à la colonne.

Nous avançons jusque devant la maison du bourgmestre. Lui aussi, occupé à rédiger des « permis de circuler », est appréhendé et vient nous rejoindre. Je vois également en face, sur le seuil du presbytère, M. le curé que les soldats ne ménagent guère.

Nous enfilons la rue qui conduit à la chicorée Capon, lorsqu’éclatent soudain plusieurs coups de feu, tirés je ne sais d’où. Aussitôt les soldats qui nous accompagnent se mettent à pousser des cris féroces et à décharger leurs armes sur le groupe des prisonniers. Nous tombons tous par terre, la plupart blessés, plusieurs tués.

J’avais été, moi-même atteint à la cuisse par une balle explosive. Mon fils Auguste, touché par plusieurs balles, eut encore la force de s’enfuir et vint échouer à l’ambulance, où il mourut quelques jours après des suites de ses blessures.

Mon autre fils Théophile, indemne dans cette fusillade, s’était sauvé du côté de la chicorée Capon. Il y est repris et conduit un peu plus tard dans le pré Liégeois, où il tombe cette fois frappé mortellement par cinq balles. Ce même jour mon fils Louis était tué au « Fond de Jevé ». Mon fils Auguste n’était pas la seule victime de la fusillade dite « du presbytère », parce qu’elle eut lieu près de la maison de M. le Curé.

Voici les noms des treize civils tués à cet endroit :

Plusieurs soldats français avaient aussi été tués; j’en vis notamment huit, porteurs du brassard de la Croix-Rouge. Profitant d’un certain désarroi, quelques civils, blessés ou non, parvinrent à s’enfuir, les uns en escaladant à droite le mur du jardin du presbytère, les autres en se cachant dans l’ancien cimetière, ou dans la cave de la maison Capon.

Mais nos gardiens se ressaisissent, font relever ceux qui peuvent marcher et, tout en mettant le feu partout, notamment au presbytère que je vis flamber, nous dirigent vers la rivière. Ils n’ont d’égard ni pour l’âge, ni pour les blessures. C’est ainsi que le vieux François Bastin, âgé de 81 ans, blessé à la fusillade du « presbytère » et ayant l’épaule fracassée, dût suivre également. Il allait bientôt être tué.

En face de la maison d’Eugène Hustin j’aperçois un soldat français blessé, étendu sur un traîneau de charrue. Un Allemand s’approche de lui en le mettant en joue. Le Français levant désespérément les bras demande grâce. Mais le coup part, et le sang de la victime éclabousse l’assassin qui laissa retomber lourdement la crosse de son fusil sur le crâne sanglant.

Ma blessure me fait horriblement souffrir, et je suis sur le point à tout instant de faiblir. J’avise un officier à qui j’expose mon cas et j’obtiens ma mise en liberté. J’en profite pour me rendre à l’ambulance, où je reçus les premiers soins.